Énergie à l’Î.-P.-É. : l’urgence d’agir est-elle en perte de vitesse?

De gauche à droite : Angus Orford Vice-président à la planification corporative et à l’approvisionnement énergétique chez Maritime Electric Company, Ltd. et Jason Roberts, Président-directeur général de Maritime Electric lors de leur passage à la séance de travail à l’Assemblée législative le 8 janvier 2026. (Photo : Capture d’écran)

De gauche à droite : Angus Orford Vice-président à la planification corporative et à l’approvisionnement énergétique chez Maritime Electric Company, Ltd. et Jason Roberts, Président-directeur général de Maritime Electric lors de leur passage à la séance de travail à l’Assemblée législative le 8 janvier 2026. (Photo : Capture d’écran)
Réunis le 8 janvier pour une séance de travail consacrée aux ressources naturelles et à la durabilité environnementale, les membres du comité permanent de l’Assemblée législative s’attendaient à une discussion technique et ciblée sur l’état des câbles sous-marins reliant l’Île-du-Prince-Édouard au continent.

Ces infrastructures, essentielles à l’approvisionnement électrique de la province, figuraient à l’ordre du jour depuis plusieurs mois. Or, très rapidement, la rencontre a pris une autre direction. La rencontre était présidée par Robert Henderson, président du Comité permanent des ressources naturelles et de la durabilité environnementale de l’Assemblée législative de l’ÎPÉ.

Planification improvisée

Au fil des présentations et des échanges, un malaise s’est installé : celui d’élus manifestement frustrés de voir Maritime Electric reconnaître aujourd’hui l’ampleur d’un déficit de capacité que tous estiment prévisible depuis longtemps. Plus que les câbles eux-mêmes, c’est le sentiment d’un retard accumulé dans la planification énergétique qui a dominé la discussion.

Un portrait préoccupant du réseau

Dès l’ouverture, le président-directeur général de Maritime Electric, Jason Roberts, a dressé un portrait préoccupant de la situation. Électrification accélérée, croissance démographique soutenue, conditions météorologiques plus exigeantes : autant de facteurs qui exercent une pression croissante sur un réseau déjà fragile. Il a rappelé que seulement 30 % de la pointe hivernale est actuellement couverte par la production locale, le reste dépendant des raccordements avec le Nouveau-Brunswick.

Des chiffres qui soulèvent des questions

Cependant, très vite, les membres du comité ont cherché à obtenir des réponses plus précises. Brad Trivers, membre de l’Assemblée législative (député) pour le district 18 (Rustico–Emerald,) a insisté pour que Maritime Electric chiffre clairement les besoins en capacité, aujourd’hui et à moyen terme. Angus Orford, vice-président à la planification et à l’approvisionnement énergétique, a alors confirmé que l’Île aurait besoin d’environ 150 mégawatts supplémentaires immédiatement, puis de près de 200 mégawatts d’ici 2030. Des chiffres qui ont alimenté une question sous-jacente : si le problème est aussi clair aujourd’hui, pourquoi les solutions arrivent-elles si tard?

Une demande en hausse, un risque bien réel

Plusieurs élus ont rappelé que la montée de la demande électrique, notamment liée au chauffage par thermopompes, n’est ni récente ni imprévisible. Pourtant, Maritime Electric évoque désormais la possibilité de coupures tournantes lors de périodes prolongées de froid sans vent — un scénario que personne autour de la table ne souhaite voir se concrétiser.

Pendant ce temps, le thème central annoncé, soit les câbles sous-marins, est resté étonnamment en retrait. Angus Orford les a qualifiés d’actifs stratégiques, tout en soulignant leurs limites. Comparés à de simples rallonges, ces câbles demeurent à la merci de la capacité disponible du Nouveau-Brunswick, qui plafonne actuellement les importations à 300 mégawatts.

Cette explication n’a pas dissipé l’agacement perceptible chez certains élus. Plusieurs ont noté que le remplacement des anciens câbles de 1977 est évoqué depuis des années, sans échéancier clair ni plan de financement précis, alors même que les coûts projetés ne cessent d’augmenter.

Alors que les élus espéraient une discussion approfondie sur l’avenir des câbles sous-marins, c’est surtout le décalage entre la planification passée et les besoins pressants d’aujourd’hui qui a marqué les échanges. Une tension palpable d’un débat énergétique loin d’être réglé.

Investissement massif demandé

Après une pause, la séance a repris en après-midi. C’est alors que Maritime Electric a demandé l’autorisation d’installer de nouvelles génératrices de type turbines à combustion afin de répondre aux besoins urgents de capacité sur le réseau insulaire. Le projet vise l’acquisition de deux unités totalisant environ 100 mégawatts, pour un coût estimé à près de 334 millions de dollars. Ces génératrices seraient utilisées principalement lors des heures de pointe, notamment en période de grand froid hivernal, afin d’assurer la stabilité du réseau, d’éviter les coupures tournantes et de réduire la dépendance immédiate aux importations d’électricité. Il est important de noter que ces mesures entraîneraient une hausse moyenne de 10 % de la facture d’électricité.

Les élus ont réagi avec prudence à ces demandes, reconnaissant l’urgence de renforcer la capacité, tout en exprimant encore une fois leur frustration face au caractère tardif du projet, alors que la croissance de la demande était connue depuis plusieurs années, et en soulevant des inquiétudes quant aux coûts élevés et à l’absence de solutions mises en place plus tôt.

Qu’en pensent les organismes communautaires ?

La rencontre à l’Assemblée n’a pas seulement exposé des tensions institutionnelles. Elle a aussi résonné dans la communauté, où certains estiment que la réponse aux enjeux énergétiques ne peut se limiter à des solutions techniques mises en place dans l’urgence. L’organisation Energy Democracy Now!, active à l’échelle canadienne, soutient que le recours prolongé à des infrastructures fossiles comme les turbines à combustion risque d’enfermer la province dans un modèle coûteux, marqué par la volatilité des prix, une pression accrue sur les tarifs et un éloignement des objectifs climatiques. Elle invite les décideurs publics et les organismes de régulation à examiner plus largement des avenues renouvelables, locales et coopératives, et à ouvrir le débat afin que les choix énergétiques de l’Île-du-Prince-Édouard demeurent à la fois fiables, abordables et cohérents avec la cible de carboneutralité fixée pour 2040.

Le débat se poursuit. Les solutions, elles, se font malheureusement attendre.